Aurélien

Aurélien

Aurélien est l’un des livres auxquels j’ai tout de suite pensé lorsque j’ai commencé à partir en balade littéraire.
Il fait partie de mes romans préférés. Cette promenade a été l’occasion de le relire pour la quatrième fois, en prêtant plus attention aux lieux parisiens dans lesquels Aragon ancre l’histoire d’Aurélien.

Nous allons donc suivre ce jeune bourgeois dans le Paris des années folles et son histoire avec Bérénice ce qui, je l’espère, vous donnera envie de lire ou de relire cette oeuvre.

Bonne balade !

Édition utilisée

Pour réaliser cette balade, j’ai utilisé cette édition Folio.

Cartographie des lieux

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1. Cours la Reine

Edmond rigolait. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, après tout, ce qu’Aurélien pensait de sa cousine ? Elle était descendue chez les Barbentane à Paris, elle allait repartir pour sa province. Le hasard seul avait voulu qu’Aurélien désœuvré fût venu voir son ancien camarade du front. Il était toujours gêné par le luxe de cet intérieur. Il appréciait la fine de Barbentane et son cynisme. Ils étaient sortis ensemble après le déjeuner et ils redescendaient de Passy vers la ville par les quais, le Cours-la-Reine. Il faisait beau et un peu froid. L’air et la rue étaient nets, soignés comme Edmond Barbentane dont on s’étonnait toujours qu’il allât à pied. Malgré lui, Aurélien regardait toujours derrière son ami, pour voir si sa voiture ne le suivait pas. Avec pourtant une allure de joueur de football.
« Alors, c’est tout ce que tu dis de Bérénice ? »
Une manie. Il n’avait rien à en dire.

p. 34

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2. Place Charles-de-Gaulle

Bérénice savourait sa solitude. Pour la première fois de sa vie elle était maîtresse d’elle-même. Ni Blanchette ni Edmond ne songeaient à la retenir. Elle n’avait pas même l’obligation de téléphoner pour dire qu’elle ne rentrait pas déjeuner quand l’envie lui prenait de poursuivre sa promenade. Oh, le joli hiver de Paris, sa boue, sa saleté et brusquement son soleil ! jusqu’à la pluie fine qui lui plaisait ici. Quand elle se faisait trop perçante, il y avait les grands magasins, les musées, les cafés, le métro. Tout est facile à Paris. Rien n’y est jamais pareil à soi-même. Il y a des rues, des boulevards, où l’on s’amuse autant à passer la centième fois que la première. Et puis ne pas être à la merci du mauvais temps…
Par exemple l’Étoile… Marcher autour de l’Étoile, prendre une avenue au hasard, et se trouver sans avoir vraiment choisi dans un monde absolument différent de celui où s’enfonce l’avenue suivante…

p. 85

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3. Quai de Bourbon

Mme de Perseval a trompé son amant, le poète Paul Denis, avec Aurélien. A l’issue de cette journée passée en sa compagnie, elle insiste pour qu’il l’emmène dans sa garçonnière.

Ils gagnèrent l’ombre de vitesse. Ils arrivèrent à l’île Saint-Louis avant la nuit qui montait du fleuve. Mme de Perseval, qui venait de se refaire le visage, s’entortilla dans sa grande écharpe de laine anglaise, de telle sorte qu’il n’en sortait que les yeux. « Aussi, – dit-elle, – on n’a pas idée… aller habiter dans une maison de Paris où on connaît tout le monde… Et à quel étage est-ce ?
– Tout en haut.
– Tout en haut ? Mais c’est fou ! Une garçonnière, ça se tient au rez-de-chaussée…l’entresol, à la grande rigueur…
– Ce n’est pas une garçonnière, c’est un point de vue… »
La maison faisait la proue de l’île, vers l’aval, où la rive se termine par un bouquet d’arbres, et un tournant solitaire et triste où viennent s’accouder les amoureux et les désespérés.

p. 95

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4. Rue de Rivoli

Il y avait un faux jour dans les idées d’Aurélien. La pluie, mais alors, là, cinglante, tout à coup, le jeta sous les arcades de Rivoli où, s’étant pris à regarder les femmes, il avait retrouvé, très affaiblie d’abord, l’obsession de Bérénice. Il tâcha de s’en distraire avec les marchands de colifichets, de bibelots, de bijouterie fausse. Les bibelots minuscules qui représentent des chiens savants ou des marquises, des officiers de Napoléon, des pâtres d’Arcadie. Il passa en revue les collections de cuillers de vermeil illustrées d’émaux où Henri IV voisinait avec Mme Récamier, Washington avec Jeanne d’Arc. «Qu’est-ce qui peut bien acheter tout ça ?» pensait-il. Ou du moins se forçait-il à penser. Car, en vérité, il était habité d’une hantise, et ce qu’il aurait dû dire aux cuillers, pour être honnête, c’était : «Reverrai-je Bérénice ?» ou «Comment revoir Bérénice ?».

p. 145

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5. Place Colette

Comme il arrivait place du Théâtre-Français, il se rendit compte de ce qu’il y avait d’imbécile et de machinal dans sa conduite. Il se surprit encore à se mettre une boule de gomme entre les dents, et en fut agacé. Il se sentit plus désoeuvré que nature et craignit un retour offensif de Bérénice. Allez ! se dit-il, sur le ton des grandes décisions.
Ce Allez ! c’était un signal qu’il se donnait toujours quand il décidait de jouer à un jeu qui peuplait sa solitude dans les rues. Tous les hommes connaissent ce jeu-là : on suit la première femme un peu possible qu’on a rencontrée, qui venait à votre rencontre, jusqu’à ce qu’elle tourne par exemple à gauche. Alors, à la première femme sans contre-indication qui vient en sens inverse, on quitte la toute première, et on suit la nouvelle en revenant sur ses pas. Ça peut naturellement se faire à droite comme à gauche. Se compliquer aussi d’un tas de règles qu’on s’invente, qu’on garde deux mois, trois mois, puis qu’on abandonne pour de nouvelles. Aurélien, qui, en tout ça, était resté très potache pour ses trente ans, était capable de tourner ainsi des heures et des heures dans Paris. Pour l’instant, suivant une grande bringue mal habillée, assez osseuse, mais joliment brusque dans ses mouvements, il se donnait la preuve qu’il ne pensait pas à Bérénice.

p. 151

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6. Piscine d’Oberkampf

Aurélien se rend à la piscine municipale d’Oberkampf, actuel EspaceForm Oberkampf au numéro 160 de la rue éponyme.

L’autre fois, il était venu se jeter à cette eau tiède pour y fuir l’image de Bérénice, mais il l’y avait retrouvée, attachante, imperdable. Il s’était abandonné à elle, vaincu. Bérénice mêlée à la caresse de l’eau, à la souplesse de la nage, à cette intimité solitaire de son corps nu, à cette paresse jointe à l’effort, à toute la merveille de la rêverie et du mouvement. Cette fois, il était revenu avec l’idée de la retrouver, une Bérénice plus vraie que celle qui se promenait avec Paul Denis, une Bérénice avec laquelle il avait ici rendez-vous. Très vite, il éprouva sa présence, son entière présence dans le songe. Il se retourna, nageant, comme on fait dans un lit dormant avec une femme ; et dans cet enroulement d’un corps d’homme et d’une image, elle le suivit comme fait la femme, inconsciente, qui épouse la courbe du dormeur.

p. 182

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Dans le roman, les indications concernant le lieu sont les suivantes : 

« C’était à deux pas, mais il fallait tourner vers le haut de la rue Blanche, suivre le flux des voitures, pour redescendre de la place Pigalle et revenir tout prêt du Casino, dans le bas de la rue Pigalle, à cette petite oasis de lumière à demi vide, faite de deux pièces […]. »

Il ne s’agit donc pas d’un lieu explicitement identifié mais, lors de mes pérégrinations, je suis tombée sur le Bistrot des Deux Théâtres, situé dans cette zone, et qui m’a paru évocateur de cette scène.

7. Rue Pigalle – Bistrot des Deux Théâtres

Bérénice et Aurélien viennent d’assister à une pièce de théâtre. Aurélien propose à Bérénice de l’accompagner pour dîner. 

Il mangeait. Il regardait sa viande. Il la coupait. C’est à elle qu’il s’adressait, disant au bout du compte : « Et quand vous partirez, qu’est-ce que je vais devenir ? »
Elle l’avait parfaitement compris. Mais elle ferma les yeux, et alors, car elle avait pâli, la ressemblance fut à son comble. Le silence ne pouvait pas durer. Le trouble. Les yeux se rouvrirent comme des fenêtres sur une nuit plus profonde, la voix prenante, chaude, mais tremblée, murmura, avec un essai d’enjouement : « Eh bien… vous irez sagement vous coucher, je pense ? – Non, dit-il… quand vous partirez pour de bon… pas cette nuit… quand vous quitterez Paris…bientôt, paraît-il…
– Ne parlons pas de cela, – répondit-elle, – cela me rendrait très triste…et je suis si heureuse ce soir !
– Est-ce bien vrai ? »
Elle fit oui de la tête, les yeux devenus immenses.

p. 214

 

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8. Café de la Paix

Aurélien est allé retrouver Bérénice chez le peintre Zamora, qui a réalisé son portrait.

« Comment avez-vous trouvé mon portrait ? »
Ils étaient assis au Bar de la Paix, place de l’Opéra. C’était alors le lieu le plus calme de Paris, surtout un dimanche soir vers six heures. Tout en panne jaune avec des moulures Louis XVI, une double pièce ouatée, avec ses tapis, sa douceur d’avant-guerre, le conventionnel des amours parisiennes. Les garçons comme des ombres. Trois ou quatre couples dispersés qui se parlaient à voix basse. Un vieux monsieur qui tenait les mains d’une jeune fille. Un aviateur seul, sur un tabouret du bar, regardant sa montre.
Bérénice n’avait pas voulu aller dans l’île Saint-Louis. Non, pas ce soir. Gardons quelque chose pour la suite… Vous ne me connaissez pas encore, Aurélien. Il sourit à son nom. Comme ils ne pouvaient pas longtemps errer sous la capote de la cinq-chevaux, avec la pluie qu’il faisait, il l’avait amenée ici.

p. 251

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L’avenue du Trocadéro correspond désormais à l’avenue Henri-Martin et à l’avenue du Président-Wilson

9. Avenue du Président-Wilson

« Ramenez-moi rue Raynouard…
– C’est impossible !
– Soyez raisonnable. Demain, je vous donnerai toute la journée. Vous me prendrez à dix heures. Nous déjeunerons ensemble…
– Qu’est-ce que je vais faire ce soir ? »
Il regardait l’aviateur qui sortait. Une bouffée humide et noire vint par le tambour.
« Vous penserez à nous, Aurélien… Allez au Lulli’s si vous le voulez, et je vous permets de passer un moment avec Simone… Vous voyez : j’ai confiance. »
Il remarqua seulement alors qu’elle avait la robe qu’elle portait à leur première rencontre. Cette robe qu’il avait trouvée laide. Comment avait-il les yeux ce jour-là ? 
Le chemin de l’Opéra à Passy, avec l’obsession de conduire, le verglas, les voitures, leur parut à la fois si long et si court. Aurélien se sentait comme quand il était enfant et qu’on revenait du théâtre. Une angoisse, une peur du gâchage. Quelque part, dans l’avenue du Trocadéro, il faisait si sombre, il se jeta sur elle. Elle le repoussa.
« Non, non, je ne veux pas ! je ne veux pas ! – Elle le battait de ses poings frêles. – Cessez, ou je ne vous verrai pas demain ! »
Il eut honte de lui-même, balbutia, reprit le volant, roula.
« Me pardonnerez-vous ? »
Dans l’ombre, silencieusement, elle appuya sa joue contre l’épaule de l’homme.

p. 258-259

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Frédéric Vitoux a consacré un livre, Au rendez-vous des Mariniers, à ce restaurant qui a existé entre 1904 et 1953 et qui se trouvait apparemment au 33 quai d’Anjou.

10. Quai d’Anjou

Aurélien emmène Bérénice aux Mariniers, restaurant où il se rend fréquemment.

Elle avait dit : « Non… pas un grand restaurant… je veux déjeuner comme vous faites tous les jours… il me semble que je vous connaitrais mieux. » C’est pourquoi il l’avait menée aux Mariniers. En même temps, des Mariniers chez lui, le passage était naturel, facile. Aussi avait-il laissé la cinq chevaux au garage puis, à pied, ils étaient revenus dans l’île.
Il ne faisait ni si beau ni si doux que le matin. Le ciel était gris et il y avait du vent. Le quai nord de l’île était glacé. Vide aussi. Inhospitalier au possible. Bérénice regarda les arbres nus qui émergeaient des parapets et semblaient de la berge noyée les tragiques témoins d’un désastre. Elle pensa à la ville d’Ys. L’île entière avait l’air d’être le dernier palier du déluge. Elle serra et croisa son manteau de fourrure. Du petit-gris. Une folie de Lucien. Il aurait fallu le refaire, il était mal coupé.
Avec quelle curiosité Bérénice entra dans ce restaurant qui avait un peu l’air d’une boutique, un rez-de-chaussée jadis peint en blanc, dans les murs épais de la vieille maison, les tables, la caisse, une porte dans le fond, rien d’extraordinaire, sinon le bariolage du public, fait de gens qui travaillaient par là, des hommes en casquette, et d’Anglais artistes, genre Oxford, et de couples trop bien habillés pour l’ensemble, et des célibataires à l’aise, des employés.

p. 286

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11. Rue des Italiens

Où pouvait bien être Bérénice ? Que faisait-elle avec ce mari tombé du ciel ? Ce n’était pas pour Aurélien un être vivant, mais une manière de fantôme, une incarnation de la fatalité qui sépare les amants. Il se demanda avec beaucoup de sérieux s’il était, s’il pouvait être jaloux du mari. Non, il n’en était pas jaloux. Il ne souffrait pas de la savoir avec lui, il ne se représentait pas leur intimité. Pour l’instant du moins. Il frémit de l’idée que cela pourrait changer. Il était fermement décidé à ne pas se rendre malheureux. Bérénice l’aimait. Bérénice l’aimait. Il traîna avec un bout de fromage, un fruit. La pluie avait cessé. Il faisait moins froid. Il s’en alla à pied vers les Halles où commençait le trafic, gagna les boulevards, encombrés par les petites boutiques du jour de l’An, avec leurs lampes à acétylène, regarda des jouets mécaniques en boîtes à sardines, des fixe-chaussettes d’une complication surprenante, et échoua dans le Pathéphone au coin de la rue des Italiens, à peu près vide à cette heure, où il écouta, comme il faisait jadis avec ses camarades de collège, Chaliapine dans la mort de Boris, et L’Enchantement du Vendredi Saint conduit par Nikisch, et au hasard La Demoiselle élue, L’Apprenti sorcier, La foire de Sorchinsk, Le Coq d’Or, Tristan…

p. 391

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12. Maxim’s

Il dîna chez Maxim’s. Dans la première pièce, tandis qu’au fond l’orchestre jouait, les gens dansaient. Autour de lui il y avait des tables encombrées, les voisins mangeaient en bande. Au bar les femmes, des habituées. Pourquoi était-il venu ici ? Parce qu’il aimait le store à l’ancienne mode, tout plissé et festonné, qui avait des airs de dessous, la décoration modern style avec la feuille de marronnier pour leitmotiv. Parce qu’il avait envie du bruit, du conventionnel de ces tapis et de ces lumières, de l’empressement des maîtres d’hôtels ; parce qu’il avait envie de se dire qu’il appartenait à cette société-là au moins, à cette chose qui fonctionne à travers les désastres et les victoires, qui touche au théâtre, au Jockey-Club, à la police et à l’argent, et qui est la vie de Paris. Il avait besoin d’être emporté par ce fleuve.

p. 404

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Aurélien passe de nombreuses soirées au Lulli’s dans le roman. Aragon se serait apparemment inspiré du cabaret-restaurant le Zelli’s qui se trouvait au 16 bis rue Fontaine. Le Zelli’s a fermé ses portes en 1932 et le bâtiment a été démoli en 1960. Aujourd’hui, c’est un supermarché… J’ai donc jugé plus heureux de prendre en photo un autre cabaret de la rue.

13. Rue Pierre Fontaine

C’est le soir du nouvel an et Aurélien termine la soirée au Lulli’s avec le docteur Decoeur, mari de l’actrice Rose Melrose.

Et soudain Aurélien sent deux bras autour de lui, deux bras nus, autour de ses épaules, des doigts qui cherchent son visage, maladroits. Dans le roulement de la batterie qui couvre l’ombre, et les clameurs, qui fait pour eux deux le désert, la solitude de l’amour, il s’est retourné, il se penche, il la tient contre lui, et pour la première fois au monde il la serre contre son corps, il touche son visage, il trouve sa bouche, il la baise, il la mord, il n’a plus sa tête, il se refuse à penser à la lumière revenue, au mari peut-être là, près d’elle, Bérénice, Bérénice, il n’y a plus que son nom, et plus qu’elle par quoi débute l’an nouveau, le siècle nouveau, Bérénice…
La lumière est comme une trompette, et le secret de cette folie éclate à tous les yeux, les gens se séparent, les femmes passent leurs mains sur leurs lèvres, machinalement touchent leurs cheveux. 
Aurélien, dans ses bras à regrets relâchés, reconnaît Simone. Mais Bérénice alors ? Il n’y avait pas de Bérénice…

p. 451

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14. Rue Raynouard

En rentrant chez lui après le nouvel an, Aurélien trouve Barbentane qui l’attend, persuadé que Bérénice, qui s’est enfuie la veille, est là. Aurélien dément ses accusations en lui racontant sa soirée. Une fois Barbentane parti, il découvre que Bérénice est dans sa chambre et qu’elle a entendu le récit de sa nuit passée. Il la laisse endormie et s’en va chercher de quoi manger. A son retour, Bérénice n’est plus là. Chez les Barbentane, rue Raynouard, la famille est dans l’attente des nouvelles de Bérénice.

La consternation régnait rue Raynouard. Blanchette était comme une louve à errer de pièce en pièce, et Lucien la suivait d’un regard égaré, son visage poupin marqué de rouge d’un côté comme s’il était sur le point d’avoir une pneumonie. Edmond avait fait plusieurs apparitions. Il se sentait absurdement mêlé à tout ça, et puis il en avait assez de Bérénice et de Lucien. Elle était venue pour quinze jours et puis de fil en aiguille… Il fallait que le jour même où ils allaient partir… Enfin. Il voulait aller aux sports d’hiver. L’empoisonnement, maintenant, c’était les gosses qu’on devait envoyer avec les Morel… Oh, et puis Mademoiselle les garderait à Paris. Avec tout ça, je ne sais ce qu’avait fait la petite Marie-Victoire, mais sa mère lui avait donné une gifle. Des pleurs, des cris. Assez. Pour la troisième fois il téléphona à Aurélien. Toujours rien ? Il mit la main sur l’appareil : « Blanchette ! » Il l’appelait du geste. Il lui donna l’écouteur. Aurélien disait que non, rien… C’était lui maintenant qui s’étonnait : « Elle n’est vraiment pas de retour ? Quelle heure est-il ? Je n’y comprends rien… »
Oui, Blanchette le trouvait bizarre, Aurélien. Pourquoi pensait-il qu’elle devrait être rentrée ?

p. 473

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15. Quai Malaquais

Lors de sa fuite, Bérénice a croisé Paul Denis.

Dire que c’était ce garçon, maigre, dont le hâle cachait mal le teint blanc de naguère, avec qui elle était partie comme ça sur un coup de tête. Il y avait des moments où elle se demandait si c’était bien vrai. Elle était si lasse, à bout de tout, quand elle l’avait rencontré par hasard, ce jour de janvier, qu’elle errait sur les quais du côté de la rue Bonaparte. Elle regardait la Seine, toujours la Seine… Elle pensait à l’Inconnue, à la Morgue… Elle ne voulait pas retourner chez Lucien, faire la repentie… L’autre. Ah, inutile de se martyriser, à repenser à l’autre ! D’abord elle avait été ennuyée de rencontrer quelqu’un… Depuis huit jours qu’elle couchait chez les Ambérieux, elle avait assez de la morale que lui faisait le vieux Blaise… La Seine… Puis il faut bien parler à quelqu’un… Elle s’écoutait parler, elle s’étonnait, elle ne se reconnaissait plus… Paul Denis lui avait pris les mains… Non, non, il ne faut pas vous tuer… vous êtes folle ? Avait-elle dit qu’elle voulait se tuer ? Elle ne s’en souvenait plus. En tout cas, ça avait commencé comme ça…

p. 515

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16. Place Pigalle

Le hasard a voulu qu’Aurélien serve de chauffeur à Blaise Ambérieux et Rose Melrose pour les mener chez Monet à Giverny, non loin de l’endroit où Bérénice s’est installée avec Paul Denis, et que Bérénice fasse une balade jusqu’aux jardins du peintre. Aurélien, ignorant qu’elle se trouvait dans les parages, court à sa rencontre mais Bérénice prend à nouveau la fuite. Par la suite, Aurélien apprend l’identité de celui avec lequel Bérénice est partie. Lors d’une errance parisienne, il se retrouve nez-à-nez avec l’intéressé : Paul Denis.

Il s’en alla tout seul à travers la place Pigalle. Il avait gardé ce sautoir de toutes les couleurs à ses épaules. Il en ricanait doucement en dedans. Il allait devant lui sans savoir que devenir. Cela ne le changeait pas des autres heures de sa vie, de sa vie. S’il avait été quelqu’un de normal, un type comme tout le monde, il serait resté avec Ballante et les autres. Il aurait fait la cour à Mme Floresse. Une femme qui habitait à côté de chez lui, pensez donc, une vraie chance. Il aurait sûrement couché avec, un jour ou l’autre. Elle n’avait pas tout à fait assez de seins pour son goût, mais enfin, elle devait pourtant… Il chercha à s’imaginer les fesses de Mme Floresse…
« Vous ne pourriez pas faire attention ! » cria une voix furibonde. Oh, il ne demandait qu’à s’excuser. Il avait poussé ce passant au bord du trottoir, à cause d’un reflux de la foule, une voiture traversait la place, là où les gens regardaient le dynamomètre, un marin américain qui frappait avec le marteau, les manches blanches relevées sur des bras brûlés… Tout d’un coup celui qui avait crié et Aurélien se regardèrent. Il y eut entre eux une certaine stupeur, et Aurélien arracha les fleurs de Ballante et les jeta à terre.
« Vous tombez bien… – dit Paul Denis. – Je vous cherchais… »

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17. Place Saint-Georges

« D’abord, qu’est-ce que l’amour ?
– C’est pas des questions. On aime ou on n’aime pas…
– Tout de même, si on se trompait… s’il n’y avait pas d’amour ».
– C’étaient des propos d’hommes soûls. Ils n’étaient ivres pourtant que de leurs paroles, de la soirée chaude, de l’heure avançante, de cette haine entre eux d’abord qui était tombée comme un grand vent.
– « Si vous aimiez Bérénice, – dit Paul Denis, – vous ne vous demanderiez pas ça. »
– Il regardait l’autre dans les yeux, provocant et pâle, avec une sorte de méchanceté délibérée, qui ne se soutenait plus, qui fichait le camp. Au fond, il ne pouvait pas détester Leurtillois. La même femme leur avait fait le même mal. Il aurait pu lui taper dessus tout de suite, mais du moment qu’on avait parlé… Ce petit café de la place Saint-Georges, avec des glaces de tous les côtés, les barres de cuivre, de petites pièces comme des compartiments dans un train biscornu, un tas de lumières… presque vide… et le garçon qui bâillait, lisant un journal du soir… « Tu crois, – dit Aurélien, – tu crois, petit, que je ne l’aime pas ? »

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18. Place Blanche

La place Blanche flambait de toutes parts, et malgré l’heure tardive, il y avait partout du monde aux terrasses. Sur les boulevards la foire éteinte s’étendait comme un attroupement de fantômes. Près du Moulin, dans l’espèce d’haleine de feu, à l’entrée du dancing, un bouquet blanc de marins américains…
« Je ne sais pas, – dit Aurélien, – mais ces gens-là m’agacent. Et je ne suis pas le seul.
– J’ai d’excellents amis américains, – affirma Paul.
– Quel rapport ? »
Et quel rapport en effet ? D’ailleurs, dès qu’il parla des nègres, Aurélien vit Denis prendre le parti des nègres. Violemment alors. Ca soulevait toute sorte de questions, le jazz, les races inférieures. Leurtillois, lui, pensait qu’il y avait des nègres qui pouvaient s’être développés, celui qui avait eu le prix Goncourt… mais enfin de là à… Au fond, il n’était ni pour les nègres ni pour les Américains.
« Et Bérénice, petit, qu’est-ce que tu crois qu’elle pense sur la question ? »
Il avait demandé ça de sa voix ironique. Pour l’instant, ce qui le frappait surtout, c’était de se trouver là, à se baguenauder avec Paul Denis. Pour cette raison, et pas une autre, que le gamin avait couché avec Bérénice. Sans quoi ils n’auraient pas eu de sujet de conversation.

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19. Place Louis Aragon

Pour conclure la balade, j’ai choisi cet extrait qui n’est pas associé à un lieu spécifique de Paris. Dans mon imagination, Aurélien part de chez lui, sur l’Île de la Cité, mais c’est là un choix tout à fait subjectif.

En attendant, il avait repris la traîne dans Paris. Il y avait un an qu’il avait rencontré Bérénice. Il lui semblait que tout ce qui avait bouleversé son sort fût parti de là, de cette rencontre. Il marchait dans ses pas de l’année précédente, tous deux Bérénice. Rien n’avait plus le même aspect, la même chaleur. Les hivers se suivent… Il n’était plus amoureux de cette femme, il aurait pu le jurer. Mais elle avait laissé pour toujours sur sa vie une nostalgie dont il demeurait le prisonnier. Il s’infligeait de retrouver les traces de cet incompréhensible amour, enfin, les décors de leurs journées de vertige. Il voulait constater combien tout cela s’était évanoui, combien, ce parfum dissipé, la vie demeurait sans parfum. Pas un instant, pas une fois, la pensée lui venait qu’il pouvait retrouver ce parfum. Prendre le train, aller relancer cette femme. Non. Ce qui est mort est mort. Mais il en demeure le tombeau.

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