En ville

En ville

Christian Oster, je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce que j’entre chez mon libraire berruyer et que je lui demande de m’aider à trouver des romans contemporains se déroulant à Paris. Loin de jeter l’éponge face à une telle requête, ce cher libraire m’a dégoté ce livre que j’ai beaucoup aimé !

J’ai tout de suite accroché avec le style qui m’a fait penser à certains films de Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui et j’espère que les extraits sélectionnés pour la balade vous donneront envie de le lire !

Édition utilisée

Pour cette balade, j’ai utilisé l’édition Points. En général, je mets le lien vers le site de l’éditeur mais là, je n’ai pas trouvé l’ouvrage dans le catalogue en ligne donc c’est un lien vers la Fnac.

Cartographie des lieux

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1. Chaussée d’Antin – La Fayette

Georges et Jean, le narrateur, sortent d’un dîner chez Louise et Paul, un couple d’amis avec qui ils partent en vacances l’été depuis plusieurs années. William fait également partie de la bande qui s’est retrouvée ce soir là pour discuter de la prochaine destination de villégiature. Lors de cette soirée, Georges est venu sans Christine, sa compagne, qui d’ordinaire est du voyage. Il a annoncé aux autres qu’ils venaient de se séparer.

Tu changes où ? a-t-il dit. Chaussée-d’Antin, ai-je dit. Et toi ? a dit Georges ? Quoi ? ai-je dit. Tu ne vois plus Hélène ? a-t-il dit. Ah, ai-je dit, je t’ai parlé d’Hélène. Oui, a dit Georges, tu m’as parlé d’Hélène. Deux fois. À Malte et au réveillon. Au réveillon, ai-je dit, ça m’étonne. C’était fini depuis longtemps, Hélène. On était debout entre les strapontins, dans un wagon aux trois quarts vide. Georges se tenait à la barre d’appui centrale. J’évitais de le faire depuis que j’avais lu une enquête sur les microbes. J’avais envie de lui dire de lâcher cette barre. Ca te fait quel âge ? a dit Georges. Cinquante-neuf ans, ai-je dit. Et toi ? Cinquante-cinq, a dit Georges. C’est mieux, ai-je dit. Tu devrais lâcher cette barre, c’est plein de microbes. Imagine tous les gens qui ont posé leurs mains dessus. Georges m’a regardé, il a regardé la barre et il l’a lâchée. Ca commence quand même à être moins bien, a-t-il dit. Le chiffre, surtout. Pas tellement le corps. Le corps, ça va. C’est plutôt le temps. Où est le problème ? ai-je dit. Tu te portes bien, tu fais des choses. C’est ce qui m’inquiète, a dit Georges. J’ai peur de ralentir et qu’ensuite ça aille vite. Je ne dis pas ça pour toi. Merci ai-je dit. Mais regarde William, a dit Georges. William, ai-je dit, il suffit de le faire bouger. Il est juste trop lourd. Il lui faudrait peut-être aussi une femme. Et un check-up. Je ne sais pas ce qu’en pense Paul. Paul, a dit Georges, pour moi, c’est un mystère. Tu vas rater ta station, a-t-il ajouté. Ah, ai-je dit. On s’est serré la main.

p. 21-22

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2. Hôpital Cochin

C’est le lendemain que Georges m’a appelé. William avait eu une alerte. Il s’était rendu seul aux urgences après avoir essayé de joindre Paul sur son portable. William avait un médecin traitant qui n’était pas Paul, comme Georges et moi, et qu’il n’avait pas joint davantage. Il n’avait pas non plus appelé le Samu parce qu’il habitait en face de l’hôpital Cochin, il voyait les urgences de sa fenêtre. À la limite, il aurait pu appeler de vive voix en l’ouvrant. Il s’était contenté de descendre ses quatre étages en se tenant à la rampe. Il avait eu, en quelque sorte, la chance de se trouver chez lui au bon moment. William, par ailleurs, sortait peu depuis qu’il avait pris sa retraite anticipée de l’enseignement mais il sortait tout de même. Pour ce qu’on en savait, il se déplaçait dans les limites de son quartier. 

p. 26

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3. Maison de la radio

J’avais lancé Joukov et quelques autres dans cette recherche d’appartement depuis que je ne supportais plus le mien, et j’en avais visité plusieurs qui, sitôt passé l’entrée, m’avaient fait entrevoir comme une préfiguration de la fin, mais je ne m’étais pas découragé. J’en avais visité d’autres. Celui-là, avec son loyer, cachait forcément un vice. Je m’en suis ouvert à Joukov, qui m’a dit que le mieux c’était quand même de se rendre sur place. J’en suis convenu. On s’en fixé rendez-vous à dix-huit heures trente, devant l’immeuble, ça me laissait tout le temps d’arriver vers vingt heures à l’hôpital.Je me suis retrouvé dans le bas de l’avenue de Versailles, la Maison de la Radio derrière moi, à attendre sur le trottoir dans une ambiance qui ne me déplaisait pas parce que ça ressemblait à nulle part, avec un café d’angle qui faisait comme un havre.

p. 29

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4. Café Bullier

En sortant de l’hôpital où ils ont rendu visite à William, Georges invite Jean à aller manger un croque-monsieur. Il propose d’abord la Closerie des Lilas mais Jean, doutant qu’ils en servent, suggère le café d’en face.

 J’ai personnellement commandé un croque-madame et j’ai dit à Georges alors ? parce que je ne voulais pas que ça traîne trop. Georges aurait visiblement préféré attendre son croque-monsieur mais là encore il n’a pas voulu me contrarier, il a dit je vais te dire quelque chose qui va te surprendre ou non, Jean, mais tu n’es pas totalement étranger à cette histoire. Ah oui ? ai-je dit, et j’ai évidemment pensé au fait que j’avais failli une fois coucher avec Christine, en Corse, je n’y avais pas repensé depuis, je n’avais jamais été amoureux de Christine, ni elle de moi, je crois, je ne savais pas du reste que Georges était au courant, en principe, de leur propre aveu, ni l’une ni l’un ne racontait à l’autre ce genre de choses.

p. 40

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5. Rue de Vouillé

Suite à sa rupture, Agnès, une amie de Jean, vient frapper à sa porte pour chercher du réconfort. Ce denier accepte de l’héberger pour la nuit.

Le lendemain matin, quand j’ai été prêt, j’ai entrebâillé la porte de la chambre pour vérifier qu’elle dormait, je lui ai laissé un mot près de la cafetière où je lui disais de tirer la porte derrière elle en partant et je suis sorti. Je suis allé au bureau à pied en passant sous les trois ponts de la rue de Vouillé, là où elle se transforme en rue d’Alésia, puisque j’habitais encore rue Alphonse-Bertillon, à l’époque. J’aimais bien passer sous ces trois ponts, qui sont luxueusement rapprochés, sur une petite centaine de mètres, avec cette longue plongée dans l’ombre sous le premier, l’émergence au jour avant le deuxième, où s’insère comme un refuge la station du bus 62, puis la replongée sous le deuxième, moins ombreuse, enfin la réémergence au jour avant le troisième qui n’est en fait qu’une passerelle, on remonte maintenant la rue d’Alésia, qui vient de naître en somme dans cette hésitation de lumière.

 p. 57-58

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6. Avenue de Versailles

Quoi qu’il en soit, je m’en apercevais maintenant, j’étais aimanté par l’avenue de Versailles, ou encore il me semblait, pour dire les choses autrement, que je devais en passer par là, par le bord de Seine, voire par le bord de la voie rapide, que j’avais détestée dès son aménagement par les soins de Georges Pompidou, dans les années soixante, pour avoir précisément défiguré les bords de Seine, mais qui, j’ignore pour quelle troublante raison, m’avait attiré autant qu’elle m’avait repoussé lors de la visite de l’appartement. Peut-être parce que là, me suis-je dit, ça passe et que rien jamais ne s’arrête, que quelque chose persiste à quoi nul ne peut mettre un frein, et que j’ai provisoirement besoin d’un telle vision, de toute façon on verra bien si je tiens, me suis-je dit, et j’ai compris que, probablement dans la journée, j’allais rappeler Joukov, l’agent immobilier, pour revoir l’appartement. J’hésitais à y aller seul, toutefois. Et, vers dix heures quarante-cinq, avant d’appeler Joukov, j’ai appelé Georges.

p. 60-61

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7. Place Clément Ader

Jean attend Georges pour voir à nouveau l’appartement de la rue de Versailles. Joukov, l’agent immobilier, est malade et c’est donc «Sam» qui se chargera de la visite. 

Je me suis retrouvé à attendre Georges sur le trottoir devant l’appartement de l’avenue de Versailles, donc, dans ce paysage urbain complètement déséquilibré par l’imposante Maison de la Radio, face à laquelle, du reste, à l’angle des rues Boulainvilliers et Gros, qui convergent vers la place Clément-Ader, où tout fiche le camp dans une orgie de ciel à laquelle s’invitent les tours dépareillées du front de Seine, j’avais directement vue sur un restaurant en forme de bunker, et décidément ce coin de paris me semblait, comment dire, au bord du chaos ou de l’indécision, voilà, ce quartier me semblait instable, où Georges est arrivé avec dix minutes de retard, cinq minutes après Sam, qui en avait cinq, elle, une femme, par conséquent, une femme magnifique, du reste, comme il en existe quelques centaines en cherchant bien sur la rive gauche et même sur la droite, longues jambes, ovale parfait, grands yeux, singularité également dans l’expression, quelque chose du côté de la bouche et même du regard , filtrant mais pas à l’excès, intéressant, en somme, voire captivant, et alors elle m’avait serré la main cinq minutes avant que Georges n’arrive, elle m’avait reconnu pour ce que j’étais, un homme qui attend un agent immobilier, mais je ne l’avais pas reconnue moi, évidemment, qui attendait un agent immobilier, et j’avais eu largement le temps de lui expliquer que j’attendais également un ami qui était en retard, désolé, avais-je dit, déjà que.

p. 63-64

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8. Les Ondes

Paul a appelé pour demander où on était précisément. Aux Ondes, ai-je soufflé à Georges. Quelques secondes plus tard, Paul s’est garé en double file devant le café. Il nous a vus, s’est dirigé vers notre table et nous a déclaré qu’il venait de quitter Louise. Là, tout de suite ? a demandé Georges avec étonnement. Tu ne viens pas de ton cabinet ? Si, a dit Paul. Je l’ai quittée par téléphone. Tu plaisantes, a dit Georges. Tu es cinglé, ai-je dit. Je ne suis pas venu pour écouter vos critiques a dit Paul. Tu vas les entendre quand même, ai-je dit. Georges a posé sa main sur la mienne. Bon, ai-je dit.

Paul, en réalité, n’arrivait pas à parler. Il amorçait des phrases par je, puis par elle, mettait péniblement en place un verbe et en restait là. Georges lui a dit que nous n’avions pas trop le temps, ni lui ni moi, et j’ai ajouté qu’on devait se revoir ce soir à l’hôpital et que, s’il préférait, ça lui laissait le temps de trouver ses mots.

p. 71

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9. Denfert-Rochereau

Jean vient d’apprendre qu’une de ses maîtresses occasionnelles, Roberta Giraud, est enceinte de lui.

Mais, de fait, je ne m’en donnais pas l’espace, je n’avais pas peur de la légèreté de Roberta Giraud, j’avais peur de moi, du problème que ça me posait, à moi, pas à elle, comment fait-on ? me disais-je, que se passe-t-il ensuite ? et pendant ? dois-je accompagner Roberta Giraud ? poser ma main sur son ventre ? la croire, vraiment ? et je me suis souvenu de sa fringale, le dernier soir où elle était venue chez moi, sans doute rien à voir avec la fringale de Georges, ai-je pensé, et tout à voir avec ce qui l’occupe, avec ce qui nous occupe, comme elle dit, excuse-moi de ne pas alimenter la conversation, lui ai-je dit comme nous changions à Denfert pour prendre le RER. Tu as bien compris que je voulais le garder, a dit Roberta. Oui, j’ai compris ça, ai-je dit. Je suis contente que tu sois le père, a-t-elle dit. Je te dis que j‘ai compris, ai-je répété.

p. 81

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10. Nation

Comme convenu, Jean rend visite à Roberta Giraud.

Roberta Giraud vivait dans un petit appartement clair qui donnait sur la place de la Nation, bien que légèrement en retrait, de sorte qu’elle avait, comme on dit, de la vue et peu de nuisances sonores. De temps à autre, quoique nous parlions d’autre chose, elle se touchait le ventre, discrètement, et je n’ai pas réussi à la juger sournoise. Je lui ai quand même demandé si ça allait, comme s’il s’agissait d’une question globale, et elle a hoché la tête avec un demi-sourire que je n’ai pas aimé.

p. 119

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11. Île aux cygnes

Jean a bel et bien décidé d’emménager dans l’appartement de l’avenue de Versailles. Georges lui a proposé de venir habiter avec lui. 

Il agissait mécaniquement. Je me suis demandé s’il était satisfait d’emménager avec moi, en fin de compte. Je me le suis demandé pour moi aussi. C’était comme si, lui et moi, on agissait sous l’effet d’une pression. Aucun de nous deux ne s’est approché des fenêtres pour voir la voie rapide. De ce côté-là, lui comme moi, j’ai eu l’impression qu’on était dans le déni. Georges m’a simplement dit, d’un mouvement de tête vers la statue de la Liberté, qu’elle était toujours là. Je n’ai pas trouvé quoi lui répondre

 p. 144

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12. Île aux cygnes

Dans la journée, je sortais un peu, parfois j’allais marcher dans l’île des Cygnes. C’est une promenade arborée, au milieu de la Seine, une allée rectiligne qui court du pont de Bir-Hakeim au pont de Grenelle. J’y croisais quelques vieillards, rarement de jeunes couples. Des bancs sont disposés là, où je m’asseyais un quart d’heure avec un livre. Je regardais les péniches et je pensais à moi. Ça ne me nourrissait pas. Je replongeais dans mon livre, mais j’étais distrait. Je quittais le banc et j’allais au bout de l’île et retour. 

p. 150

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13. Rue Eugène Poubelle

 Les journées se sont étirées considérablement, que je peinais à remplir. Je me suis familiarisé avec la rue Eugène-Poubelle, dont la situation et la brièveté continuaient de me fasciner et où j’ai effectué quelques courtes allées et venues et mêmes quelques stations, avec une préférence pour son extrémité côté Seine. De là, j’ai observé la circulation fluviale et la chaotique floraison des tours sur la rive d’en face. C’était à peu près la même vue que de l’appartement, mais, de l’extérieur, en somme, j’en reprenais possession, quand de l’intérieur, les jours passant, je commençais plutôt à éprouver la sensation que c’était la vue qui me prenait, qui m’enveloppait, qui me tenait en respect. Comme si tout le ciel, tout le fleuve, tout l’espace, m’assignait à résidence.

p. 155



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