Balades littéraires

Une éducation libertine

C’est parti pour une nouvelle balade littéraire ! 

Cette fois, c’est sur les traces de Gaspard, le héros du roman Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo que nous allons partir. 

C’est une lecture que j’ai vraiment appréciée et qui se prêtait plus que bien à une balade littéraire puisqu’énormément de lieux parisiens précis sont cités.

 Comme souvent, ces incursions parisiennes m’aident beaucoup à entrer dans l’univers du livre. C’est ce qui m’a donné envie de suivre Gaspard au gré de ses pérégrinations parisiennes.

Nouvelle tentative pour ce parcours : j’ai collaboré avec le dessinateur @gavarino_vincent qui a illustré les passages que j’avais retenus. Nous avons fait en sorte que les dessins s’intègrent le mieux possible aux photos. 

On espère que cette balade vous plaira et qu’elle vous donnera envie de lire Une éducation libertine !

 

 

Édition utilisée

Cartographie des lieux

1 ac dessin V2

1. Rue Saint-Denis

Paris, 1760.

Gaspard descendait la rue Saint-Denis en direction de la Seine. Il était arrivé la veille, laissant Quimper derrière lui. Quimper, souvenir auréolé de blanc. Un blanc insoutenable, abstrait. Quimper, éloignée par une éternité, curieusement gommée de son esprit. Il était étrange de penser que plusieurs semaines de voyage l’avaient mené ici. Les étapes s’étaient estompées. Il avait conscience du périple mais une conscience éthérée, déjà voilée. De cette errance, ne restait qu’une succession d’images, de tableaux incertains. Au-delà, soit dix-neuf ans durant, son existence appartenait à une autre réalité. La vie d’un homme qu’il avait sans doute été, mais sans relation avec l’instant présent. Rien, non, rien de cette vie-là ne pouvait avoir guidé ses pas vers la rue Saint-Denis et il était absurde de penser que cette enfance, cette adolescence eussent aboutit à Paris, fondé l’homme qu’il était désormais.

p. 17-18

2 ac dessins V2

2. Rue Saint-Sauveur

Il reprit sa marche, dépassa le cul-de-sac Sainte-Catherine. Un groupe d’enfants aux faces breneuses jouait mollement sur le côté de la rue à enfoncer des morceaux de bois dans la carcasse d’un rat mort. À peine s’écartèrent-ils au passage de Gaspard. Son genou buta contre l’épaule pointue d’une fillette. Elle s’effondra au sol puis reprit sa position, sans un regard ni une plainte. Il eut envie de la saisir, de la secouer, mais devina qu’elle se contenterait de le dévisager d’un œil torve et consanguin. Devant l’église Saint-Sauveur, un gamin vendait de l’eau. Gaspard fouilla dans sa poche à la recherche de quelques sols qu’il fourra dans la main couverte de corne. Le gosse vida un peu de son seau dans une timbale de fer qu’il tendit à Gaspard. Sur le rebord se lisaient les traces de lèvres inconnues. L’eau puait la vase. Sans doute l’enfant avait-il rempli son seau dans la Seine. Qu’importe, Gaspard avait trop soif. L’eau tiède avait un goût similaire à son odeur, mais aussi la saveur ferreuse du contenant.

p. 21-22

3 ac dessin

3. Quais de Seine

Gaspard ne put assimiler la profusion de détails qui composaient le tableau de la Seine en cette matinée d’été. Le bruit forçait ses oreilles, perçait ses tympans. Hésitant, il s’approcha d’un bateau dont on vidait les soutes. « Je cherche du travail », dit-il à l’oreille d’un marin. L’homme se détourna, une caisse sur l’épaule, l’œil injecté par l’effort. « Je suis vaillant », cria-t-il à la face congestionnée d’un autre. L’homme le regarda, secoua la tête pour signifier qu’il n’entendait rien puis disparut sur le pont. Gaspard longea le quai et atteignit l’embarcation suivante. « Je suis votre homme ! hurla-t-il au dos d’un capitaine – Dégage donc de là ! » répondit l’autre sans se retourner. Alors que Gaspard se dirigeait vers l’assemblée des blanchisseuses, deux d’entre elles se saisirent par les cheveux et tombèrent dans l’eau, roulèrent l’une sur l’autre. Quelques femmes s’arrachèrent à l’indifférence générale et se précipitèrent pour les séparer. La plus jeune tenait dans sa main droite toute une touffe de cheveux prenant racine dans un lambeau de peau. La vieille au cuir chevelu manquant avait le visage ensanglanté. « Salope, t’avise plus d’voler mon linge ! » gueula la première. On les sépara. Gaspard allait interpeller une des laveuses lorsqu’une main le força à se retourner. « Là-bas, ils cherchent des bras, suis-moi », dit l’homme.

p. 39-40

4 ac dessin

4. Quais de Seine

Gaspard rejoint la troupe des hommes qui récupèrent les tronçons de bois dans la Seine.

Gaspard eut envie de regarder la rive. Précédé de clapotis caverneux, le train de bois arriva près des hommes qui se hâtèrent de l’escalader. Gaspard saisit au passage un épais tronçon. Le bois glissa sous sa paume, enfonça dans sa chair une écharde. Le sang disparut aussitôt dans l’étendue funèbre. Car tout était noir : l’eau, le bois, les hommes. Une seule et même chaire où le minéral forniquait avec l’animal en une osmose charbonnée. (…) Puis, sans qu’il eût conscience d’avoir tendu sa main fripée par l’eau, rayée par l’écharde, cela vint se poser au creux de sa paume. C’était la tête d’un nourrisson. Clairement sectionnée à la base de l’épine dorsale qui se devinait, boule d’ivoire, dans la lividité des chairs. Le cou avait éclaté tel un fruit blet, une pupe éclose. La peau pendait en lambeaux sur la viande poreuse, en pétales et corolles. (…) Le crâne tenait dans la main de Gaspard, la main de Gaspard était faite à la taille de ce crâne. Un hoquet souleva son ventre, la bile et l’eau ingérée remontèrent, brûlantes, dans sa bouche. Il vomit sur son torse, lâcha la tête qui retomba à l’eau en un bruit de succion. Gaspard cria, on accourut. Les hommes scrutèrent avec indifférence le simulacre de visage, petit sous-marin continuant sa descente du Fleuve. Celui qui l’avait amené jusque-là saisit son épaule et Gaspard sentit son pouls au creux de sa paume. « Ça arrive, dit-il. Ces foutus anatomistes, ils balancent n’importe quoi par-dessus bord, se moquent bien de ce qu’on ramasse, nous. T’en verras d’autres, c’est plus un Fleuve, c’est un charnier. C’est un Styx. »

p. 41-44

5 ac dessin

5. Pont Notre-Dame

Gaspard sympathise avec Lucas, l’homme qui l’a aidé à trouver un travail sur la Seine. Ce dernier le prend également sous son aile pour lui trouver un logement. Ils finissent ainsi par habiter dans le même immeuble. Un autre jour, le corps d’un bourgeois qui s’est suicidé en se jetant dans la Seine arrive jusqu’à leurs bras. La difficulté des conditions de travail et l’insalubrité de sa chambre pèsent à Gaspard. Il finit par partir.

Il ne lui restait presque plus d’argent. Tandis qu’il reprenait sa marche, il songea qu’il aurait dû vendre les affaires qu’il avait laissées à Lucas. Lucas, à qui il repensait pour la première fois depuis son départ, déjà relégué au rang de souvenir. Il s’en aperçut avec soulagement. (…) Qu’est-ce qui animait Gaspard ? Rien ne le poussait de l’avant. Y avait-il alors, par-delà son existence, une volonté qui lui échappât ? Il frotta le dos de ses mains avant de reprendre sa route. Sa condition d’homme le condamnait à l’errance. Il ignora la brûlure à ses pieds, marcha longtemps, rejoignit le pont Notre-Dame par lequel il décida de traverser le Fleuve qui s’écoulait en contrebas, déjà absorbé par l’activité du matin. Son cœur se mit à tambouriner lorsqu’il fit un pas sur le pont. Il inspira profondément, avança sa main posée sur la barrière, le regard fixé sur l’autre rive. À mi-chemin, il s’obligea enfin à se tourner vers la Seine, la domina de sa hauteur. Indifférentes, les eaux couraient au-dessous en profondeurs insondables, en éclats de ciel disparates. Il lui apparut qu’il pouvait aussi se jeter dans le Fleuve ; enjamber la barrière serait enfantin et seul ce geste le séparait de sa mort. (…) Le Fleuve attendait, amant lascif et patient, prêt à ouvrir ses bras. Gaspard recula, pour se protéger de lui-même.

p. 88-89

6 ac dessin

6. Rue de la Parcheminerie

L’abattement déferla, au beau milieu de la rue de la Parcheminerie, tandis qu’un chien cadavérique venait respirer la puanteur de ses souliers puis s’en allait pisser plus loin. Je dois rentrer, pensa Gaspard, et il fit demi-tour d’un pas traînant lorsqu’une porte s’ouvrit à la volée, éjectant au beau milieu de la route un adolescent acnéique, face de marmelade effondrée sur le pavé. « Espèce de cul-terreux », reprit une voix bientôt suivie de son propriétaire. L’homme disparaissait sous les rouleaux d’une perruque bleue. « Foutre polisson, vermine ! » L’homme bedonnait, avançait au rythme où l’autre rampait et le frappait à grands coups de pieds. « Repars donc chez ta mère dont je maudis les foutues entrailles ! » Un filet de sang coulait du nez du gamin et s’étendait à son cou. Il parvint à se relever, détala au coin de la rue. Essoufflé, l’homme à la perruque le regarda s’éloigner. Il devina la présence de Gaspard et s’adressa à lui en ces termes : « Ce squelette puant va foutre en tous sens, et des fillettes ! Une femme est venue se plaindre à moi que sa petite aurait été touchée ! » Il se retourna, aperçut enfin Gaspard et parut ennuyé d’avoir montré trop de spontanéité pour ce gueux. Il fit donc demi-tour et regagna sa boutique. « C’est que… monsieur… je cherche un travail », dit Gaspard, avant d’ajouter : « Je suis prêt à apprendre. Si vous avez besoin d’un garçon…

p. 91-92

7 ac dessin

7. Place de la Sorbonne

Gaspard est devenu l’assistant du perruquier. Il loge désormais dans le sous-sol de la boutique qui se trouve rive gauche. L’un des clients, le comte Étienne de V, le fascine totalement.

L’eau s’écrasait au sol en éclats de boue. Il gagna la rue Saint-Jacques, déjà ruisselant. La présence des carrosses se devinait aux lampions haletants, aux souffles des chevaux. Gaspard se força à ignorer la pluie qui balayait la crasse de son visage, glissait sous ses vêtements, collait la chemise à son torse, à son ventre. Il dépassa les Mathurins, parvint devant le cloître Saint-Benoît et tourna à droit près des Jacobins. (…) La sensation d’oppression qui s’était abattue sur Gaspard alors qu’il était dans la cave s’atténua à mesure que le torrent se transformait en crachin. Il crut un instant que cette pluie avait une vertu rédemptrice. Telle une ablution, elle le lavait de son malaise. (…) Tandis qu’il dépassait la Sorbonne, Gaspard devina qu’au-delà d’une purification, il marchait à la recherche du comte Étienne de V. Il trouva d’abord l’assimilation absurde, mais ne parvint pas à se départir de cette idée qui prit bientôt la forme d’une évidence. Il n’avait cessé de penser à l’homme depuis sa venue à l’atelier. Son visage, chacun de ses mots l’obsédaient.

p. 133-134

8 ac dessin

8. Rue Hautefeuille

Le comte Étienne de V. revient à l’atelier deux semaines plus tard. Il propose discrètement à Gaspard de passer une soirée ensemble, sans que Billod, son patron ne soit au courant.

Il attendit que Billod fût couché pour se glisser hors de son lit et quitter l’atelier. (…) Il vit aussitôt Étienne, adossé contre la devanture d’une échoppe. Il ne regardait pas en direction de l’atelier et Gaspard observa son profil. Il était vêtu d’un gilet et d’une chemise sombres. Tous deux se fondaient dans la nuit. La pâleur de ses mains tranchait avec le tissu. Lorsqu’il prit conscience de la présence de Gaspard, il le salua d’un hochement de tête. « Marchons », dit-il simplement. Gaspard lui emboîta le pas et se hâta pour parvenir à sa hauteur. Ils rejoignirent la rue Hautefeuille et descendirent vers l’école de chirurgie. Étienne ne prononçait pas un mot. Il gonflait son torse pour mieux se gorger de l’air de la nuit, semblait apprécier la promenade mais ne pas se soucier de son compagnon de route. Gaspard suivit, hésita à parler, préféra se taire de peur de paraître importun. Il éprouvait une gêne profonde, la certitude de détonner avec l’élégance d’Étienne. Il trottina derrière comme un valet, un chien des rues à l’affût d’un quignon de pain sec. Il lui sembla que les passants qui se rendaient aux guinguettes ou quittaient les tavernes l’observaient avec mépris. Mais le comte ne prêtait pas plus d’attention à Gaspard qu’au reste de la foule des noctambules, élément dans lequel il se déplaçait avec aisance. Au milieu des haillons et des faces gueuses, on ne l’importunait pas. C’est sans doute, pensa Gaspard, qu’à cette prestance se joint un sentiment plus trouble, une ombre qui se pose d’emblée comme une menace. Mais aussi, sous-jacente, l’idée que cette force mâle le protégeait.

p. 142-143

9 ac dessin

9. Pont Saint-Michel

Gaspard retrouve le comte un autre soir. Il s’abaisse à le supplier à faire de lui son semblable et se sent extrêmement mal à l’aise à la suite de cette scène.

Comment avait-il pu s’abaisser à une telle démonstration ? Il s’était senti dépossédé. Rien ne l’avait prévenu avant qu’il ne se retrouve à genoux devant Étienne. Ce dernier feignit d’avoir déjà oublié l’événement. (…) Gaspard avait été l’acteur d’une piètre comédie écrite à l’avance par le comte. Cette idée d’avoir été sondé avec exactitude, au point qu’il fût possible de prévoir ses moindres faits et gestes, tétanisait le jeune garçon. Mais au-delà de ce sentiment effroyable, le délice d’être deviné le poussait à la confusion. Son trouble dénonçait combien il avait aimé se livrer, abattre toute fierté, se donner entièrement, combien il était galvanisant d’être exposé à Étienne, lu par lui. Cette sensation était, comme Gaspard le subodora, teintée d’érotisme. Il frissonna lorsqu’il réalisa qu’ils roulaient déjà depuis quelques minutes et avaient rejoint les bords de la Seine. La peur battit ses flancs et chasse un peu son embarras. Ils passèrent le pont Saint-Michel. Dans la même soirée, Étienne abattait deux de ses plus fortes résistances : il le poussait à une confession outrageuse et piétinait sa promesse de ne plus voir le Fleuve.

p. 158-159

10 ac dessin

10. Opéra Comique

Trois semaines passent sans que Gaspard n’ait de nouvelle du comte. Un jour, il revient à l’atelier. Ils repartent arpenter Paris et le comte lui offre des vêtements pour aller à l’Opéra Comique.

Les spectateurs se pressaient aux portes de l’Opéra, tandis qu’un vent s’engouffrait par les trois larges portes. (…) Gaspard suivit Étienne qui se joignait à la file, saluait déjà d’un sourire quelques visages tournés vers eux avec circonspection. (…) Gaspard promena son ébahissement sur la façade. Elle paraissait ployer vers lui, creuser son ventre pour l’ensevelir. Il observa les baies et les colonnes corinthiennes. Au-delà du balcon et des vitres, il devina des silhouettes et le chuchotement des robes. (…) Les d’Annovres, accompagnés de leur fille, venaient de faire leur entrée. Le comte était un homme effacé dont les joues fuyaient et dessinaient l’arrête de la mâchoire. Il portait un costume gris et s’installa après les salutations. Sa femme s’éventait furieusement le visage, soulevait une perruque extravagante que Gaspard détailla par réflexe jusqu’à ce qu’elle s’en aperçut. Étienne le présenta comme le fils d’un ami, de passage à Paris. L’ombre d’une suspicion balaya le visage de la comtesse, mais amusée de ce mystère, elle pressa sa fille, une blonde ténue, engoncée dans une robe églantine, de s’asseoir près de Gaspard et de faire la conversation.

p. 180-184

11

11. Rue de Vaugirard

Au lendemain de cette sortie à l’Opéra-Comique de Paris, Étienne de V. se présenta en compagnie de Gaspard chez la comtesse d’Annovres où l’on donnait un dîner. Ils pénétrèrent dans l’hôtel particulier, rue de Vaugirard, et Gaspard suivit Étienne dans l’ombre interminable d’un couloir. Il aperçut une salle à manger par l’entrebâillement d’une porte, le faste d’une table parcourue de candélabres autour de laquelle les gens de maison se pressaient de disposer des monceaux de fleurs, frottaient l’argenterie avant de fuir à la hâte vers les cuisines. (…) Le domestique les invita à entrer. La comtesse s’empressa vers eux, bras ouverts. Étienne baisa sa main, ce qui l’émoustilla tout à fait. Gaspard s’inclina tandis que son regard détaillait le salon. Installés sur les canapés, ou s’entretenant par groupes, les convives dégustaient un verre et tournèrent leurs visages vers eux. Tout un pan de mur était couvert de miroirs, doublant ainsi le volume de la pièce. Ils renvoyèrent à Gaspard une image dans laquelle il eut peine à reconnaître le garçon perruquier. Il redressa un peu les épaules, jugea qu’il avait incontestablement de l’allure. Personne, fût-ce un habitué de l’atelier, ne serait parvenu à faire le lien avec l’employé de Billod.

p. 186-187

12 ac dessin

12. Rue Saint-Germain-l’Auxerrois

Gaspard reçoit une lettre du comte…

Étienne lui demandait de le rejoindre dans l’heure près du Grand-Châtelet, dans une auberge de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois. Gaspard s’empressa de se débarbouiller, choisit les vêtements qu’Étienne lui avait offerts, songeant qu’il prévoyait sans doute un autre dîner, ou bien un salon et qu’il lui faudrait être bien mis. (…) C’est avec soulagement qu’il pénétra dans l’auberge où l’attendait Étienne. (…) Gaspard s’assit, le dos tourné vers le foyer, frotta vigoureusement ses mains. « Me voici, dit-il, j’ai fait au plus vite. Billod est déjà furieux, et le sera plus encore lorsqu’il s’apercevra que j’ai quitté l’atelier. » Étienne fit un signe à l’aubergiste, puis tourna résolument son visage vers le jeune homme : « Nous avons peu de temps, buvez quelque chose pour vous réchauffer, puis partons. » Gaspard nota l’éclat de ses yeux, l’excitation de sa voix déjà perçus au soir de leur visite à la basse geôle. Il commanda un vin chaud qu’on lui servit épais et fumant. Il se demanda ce qui justifiait la jubilation d’Étienne.

p. 198-204

13 V2

13. Place de Gesvres

Gaspard comprend que le comte l’emmène assister à une exécution.

La place de Gesvres s’était transfigurée. Il régnait là un chaos sans nom. Cette cohue fantastique semblait être de loin un seul être, difforme et ondoyant. (…) Par-dessus les têtes, Gaspard aperçut la potence et une corde épaisse qu’un garçon nouait au gibet. Étienne redoubla de férocité pour pénétrer la densité des badauds, se rapprocher au mieux. Gaspard le suivit, mais la promiscuité de ces peaux couvertes de tissus grossiers l’oppressait déjà ; l’odeur acide des corps le forçait à lever le visage pour respirer le vent flegmatique. (…) Enfin, un homme monta sur l’estrade, déroula l’arrêt de condamnation. Un flot d’injures et de hourras couvrit aussitôt sa voix. Il disparut aussi vite qu’il avait surgi. L’impatience atteignit son paroxysme. Un bourreau encapuchonné mena enfin au-devant de la foule un homme falot. Le teint terne, les cheveux grisâtres, il inclina la tête sans faire face à l’attroupement dantesque. Aussitôt qu’il fut en vue, un hurlement se déchaîna. Les projections redoublèrent sur le condamné. (…) Gaspard se pencha vers l’épaule d’Étienne : « Qu’a fait cet homme ? » cria-t-il pour que sa voix couvrit le tumulte. Le comte se pencha à son tour et Gaspard lut la délectation que lui procurait le spectacle. « Il a abusé une enfant qui en est morte. Cela date déjà et l’homme avait disparu. Mais, sans doute rongé de remords, il s’est livré. » (…) On hurla à la pendaison. Le bourreau quitta l’estrade, posa une main sur un levier qu’il actionna brutalement. Une trappe se déroba et le condamné chuta de près de deux mètres dans l’explosion des applaudissements.

p. 205-208

14 ac dessin

14. Rue de la Parcheminerie

Ils prirent un fiacre qui les ramena rue de la Parcheminerie. Durant le trajet, Étienne se montra maussade. Gaspard n’entendait rien à ses désirs, sa gorge restait serrée. La voiture s’arrêta et Gaspard descendit sans mot dire. Il comprit qu’Étienne le suivait, s’extirpait aussi du véhicule et il sentit l’espoir renaître. Étienne se dirigea vers l’atelier, le visage distrait. Lorsque Gaspard ouvrit la porte, il s’avança vers l’escalier qui donnait sur la cave puis s’y engagea. Stupéfait, Gaspard esquissa un geste pour le retenir. Il était inadmissible que le comte pénétrât en ce lieu, découvrît, au-delà de sa condition d’apprenti perruquier et de garçon de maison, le lieu sordide dans lequel il vivait. (…) « C’est donc ici », dit Étienne. Gaspard ne répondit pas, se tint désemparé au bas de l’escalier, appréhenda l’œil que le comte jetait sur la cave, la couche éventrée, le sol retourné, l’humidité des murs. (…) L’intrusion d’Étienne venait de réduire à néant ce qui, depuis des mois, avait consolidé le monde autour de lui. L’idée lui vint de repousser Étienne, d’ordonner qu’il quitte la cave dans l’instant. Il posa une main ferme sur la poitrine du comte, voulut l’éloigner, le voir disparaître. Mais une sensation avait couvé sous sa colère et se démasqua soudain. La contiguïté de leurs corps incendia son désir pour Étienne. Sans qu’il pût comprendre les raisons motivant cet élan, la morgue du comte souleva son besoin d’abdiquer. Le contact du pectoral sous sa paume inonda son corps de concupiscence et, violemment, comme s’il eût senti cet émoi, Étienne porta une main à la chevelure de Gaspard, l’empoigna sans clémence, l’attira vers lui.

p. 212-213

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